Réponse à Philippe Verdol

 

(Courriel du 6 juin 2015)

J'ai croisé cette semaine mon collègue Philippe Verdol (qui était en compagnie de Jean-Pierre Sainton) dans les couloirs de la Fac SJE, et me suis souvenu que je n'avais pas encore pris le temps de répondre à sa "contribution au débat de Pâques".

C'est dorénavant chose faite, après Ascension et Pentecôte passées. 

Et c'est d'ailleurs l'occasion de réaffirmer et de préciser mes positions : merci donc à Philippe de m'en avoir donné l'occasion !

JFN

 

Réponse à la "contribution" de Pâques de Philippe Verdol

 

Manifestement, les cloches de pâques ont dû sonner trop fort aux oreilles de mon collègue économiste, si l'on en juge par la "surdité" intellectuelle profonde que son texte révèle, surdité le rapprochant finalement, malgré les faux airs de méthode universitaire adoptés, à l'ab-surdité des positions du Gourou toulousain et de ses disciples. 

Sa "contribution" étant  - en effet -  du même acabit que les délires intellectuels anti-historiques des membres du MIR-France et de leur Gourou inspirateur à la pensée prétendument "indépassable", je me contenterai de le renvoyer à ma réponse collective : 

http://jfniort.e-monsite.com/pages/ma-reponse-aux-calomniateurs-et-mon-message-aux-guadeloupeens.html

ainsi qu'au texte "Pour en finir avec le sala-molinisme" ci-joint, écrit par l'éminent historien du droit Jean-Louis Harouel et co-signé par Jacky Dahomay, Marcel Dorigny et Frédéric Charlin.

Code noir pour en finir avec le sala molinismeCode noir pour en finir avec le sala molinisme (24.5 Ko)

 

Quand donc comprendrons-ils, ces militants patriotiques ou "réparationnistes", que l'Histoire est à la fois une science et un domaine trop sensible sur le plan socio-politique et mémoriel pour être laissée entre les mains d'idéologies partisanes partiales, partielles et même, avec le MIR-France, sectaires et fanatisées, aux antipodes de toute méthode scientifique et en l'occurrence historique ?  

Quel dommage que certains "patriotes" guadeloupéens  -  et tout spécialement ceux chargés de former la jeunesse estudiantine de leur pays en fac d'Economie - soit encore à ce point aliénés de leur propre histoire coloniale du Code Noir, ainsi que le rappelle le texte des historiens lancé par Jean-Pierre Sainton, et contribuent ainsi à entretenir l'aliénation de la jeunesse de leur propre pays ! Qu'il est donc encore d'actualité l'avertissement lancé par Karl Marx, qu'un peuple qui ne connait pas son histoire ou l'oublie se condamne à la revivre !  

Quand se rendront-ils compte, tous ces disciples aveugles du Gourou toulousain, que cette comparaison systématique et concurrentielle avec la Shoah (d'où les qualifications - non seulement infondées mais proprement absurdes -  de "révisionnisme" et de "négationnisme" employées à propos de mes travaux), cette volonté compulsive d'assimiler esclavage colonial français et Shoah de peur que le premier crime apparaisse comme moins grave que le second, moins monstrueux, est à la fois stupide, vaine, stérile et morbide ? Et surtout contre-productive pour la cause des Réparations, tant elle révèle leur ignorance profonde non seulement de l'histoire du droit colonial mais du droit français actuel !

Quant se rendront-ils compte, en effet, que l'esclavage colonial est un crime incomparable, unique, terrible dans son ampleur démographique et temporelle, et qu'il n'a pas besoin d'être assimilé à l'Holocauste des juifs pour être reconnu comme crime contre l'humanité !

Qu'il est doublement reconnu comme tel dans le droit français (art. 212-1 du Code pénal + loi Taubira), et qu'à ce titre le Code Noir et la législation coloniale postérieure sont bien qualifiables également de la même incrimination !

Voir mon appel public en ce sens :

http://jfniort.e-monsite.com/pages/code-noir-comme-crime-contre-l-humanite-appel-public.html

Et voir également mon texte d'explicitation :

Pourquoi je considere le code noir comme un crime contre l humanitePourquoi je considere le code noir comme un crime contre l humanite (66.39 Ko)

 

Quand se rendront-ils compte que sur une questions aussi importante en valeur et complexe en modalités juridiques que celle des Réparations, seule une approche rationnelle et rigoureuse sur les plans historique et juridique sera prise au sérieux par les tribunaux ? 

Peut-être jamais. Car comme l'a si bien écrit Daniel Boorstin, le pire ennemi de la connaissance n'est pas l'ignorance (puisque celle-ci est au contraire le point de départ nécessaire de la pensée vers la connaissance objective), mais la croyance idéologique, le préjugé formaté, qui conduit à l'illusion inébranlable de savoir, et donc à l'aliénation durable de la libre pensée, du libre examen, et finalement de la raison individuelle. 

L'ignorance de l'histoire du Code Noir, je l'avais en arrivant ici. Je l'ai acceptée comme telle, pour pouvoir avancer scientifiquement vers la connaissance historique. J'ai découvert, au fur et à mesure, la quantité de zones d'ombres et d'idées reçues qui sévissait encore à son égard (absence de la version originale dans les Archives à ce jour ; caractère non-original et polysémique de l'expression "Code Noir" ; existence de variantes importantes entre les versions du texte de 1685 et nécessité historique urgente de les comparer et de s'appuyer sur la version en vigueur dans la colonie étudiée pour en mesurer l'effectivité sociale ; version Guadeloupe jamais étudiée ni éditée depuis 1685 et restée inconnue des historiens, y compris les historiens guadeloupéens de l'esclavage, contenu juridique du CN déjà en vigueur localement, etc...). 

Et surtout, j'ai découvert à quel point la réfutation de la lecture sala-molinienne des Lumières et du Code Noir, et tout spécialement de son article 44, avait été amplement réalisée par les historiens, historiens du droit, anthropologues spécialistes de l'esclavage et même philosophes :

- dès avant la parution de son pamphlet (cf. not. les travaux d'Antoine Gisler et Gabriel Debien, de Félix Chauleau, de Jean Carbonnier et de Claude Meillassoux, et même déjà de Lucien Peytraud dans sa thèse parue en 1897, sur laquelle Louis Sala-Molins, comble de l'ironie, s'appuie pourtant, n'étant lui-même pas historien) ;

- immédiatement après sa parution (Philippe-Jean Hesse et Jean Hilaire, Jean Erhard, puis, lors du colloque de Basse-Terre en 1989, Simone Goyard-Fabre, Luc Ferry et Alain Renaut) ;

- ainsi que depuis celle-ci (cf. not. les travaux de Josette Fallope, d'Anne Pérotin-Dumon, de Jean Gaudemet, David Deroussin, Jean-Luc Bonniol, Olivier Grenouilleau, Dominique Mignot, Jean-Louis Harouel, Frédéric Régent, Gérard Lafleur, Frédéric Charlin, Jérémy Richard, etc...). 

Désolé, cher Philippe, mais je préfère définitivement leur compagnie intellectuelle, pleine de bon sens et de connaissances et d'intelligence historiques, à la tienne et à celle des autres militants patriotiques ou réparationnistes (tous non historiens d'ailleurs) qui suivent aveuglement leur Gourou toulousain, Gourou qui m'avait d'ailleurs avoué, en privé, lors d'un dîner à Bruxelles en mai 2013, que l'Histoire ne l'"intéressait pas" dans cette affaire du Code Noir !   

Mais j'ai aussi découvert, en étudiant cette histoire du droit colonial français, à quel point c'est à la demande des grands colons jaloux de leur domination socio-économique et politique que la législation allait au XVIIIe siècle s'aggraver, se racialiser, instaurer une ségrégation fondée sur la couleur donnant notamment naissance à la catégorie sociale "intermédaire" et discriminée des "gens de couleur libres", catégorie si abhorrée des Blancs et si souvent détestée et jalousée des esclaves, et contribuer à jeter les bases idéologiques du racisme négrophobe qui va triompher dans la législation de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, sous le Consulat, au moment précisément du Rétablissement, mais aussi instiller très profondément le préjugé de couleur dans la mentalité de la société antillaise, jusqu'à nos jours. Voir en ce sens ma première étude d'histoire antillaise, qui m'a offert le cadre fondamental de compréhension de l'histoire du droit colonial français : « La condition des libres de couleur aux Antilles françaises (XVIIIe-XIXe siècles) : ressources et limites d’un système ségrégationniste », Cahiers aixois d’histoire des droits de l’outre mer français (PUAM), 2004, n° 2. Version pdf téléchargeable à partir de  :

http://calamar.univ-ag.fr/cagi/NiortConditionlibrecouleur.pdf

 

Et je me suis rendu compte que le texte de 1685, quasiment inconnu en tant que tel par le grand public et même par les militants patriotiques et réparationnistes, qui l'invoquent pourtant abodamment mais sans discernement, avait fini par symboliser et incarner, à cause de la lecture téléologique et décontextualisée qu'en a livrée Sala-Molins, l'ensemble de cette législation1, empêchant du même coup le non historien spécialisé de comprendre la logique et les modalités propres du processus historique d'aggravation du droit colonial et des sociétés coloniales vers l'horreur et la monstruosité, à l'instigation de l'idéologie et de la pratique plantocratique, surtout à partir de 1789, lorsque la menace abolitionniste s'est faite plus précise... 

Cf. plus de détail dans mon étude sur ce point téléchargeable à partir de : 

http://jfniort.e-monsite.com/blog/semaine-europeenne-sur-l-esclavage-la-colonisation-et-les-reparations-mai-2013.html

 

Cependant, cette surfocalisation sur le texte de 1685, ce quasi fétichisme juridique, d'ailleurs ironique puisque cultivé par des non juristes, faisait oublier l'importance de l'ineffectivité des dispositions du Code Noir sur le terrain, comme l'avaient bien montré, déjà, Gabriel Debien, Félix Chauleau ou Yvan Debbasch dans les années 1960 et 1980, puis les travaux de Josette Fallope et d'Anne Pérotin-Dumon. Ineffectivité dûe d'ailleurs tant au fait des maîtres (par passion lucrative et/ou désir aristocratique de puissance domestique) qu'aux formes diverses et variées de résistance et d'"échappement" de la part des esclaves (par ex. en matière de rassemblements festifs). Une ineffectivité qui a profondément marqué (et dégradé) le rapport au droit dans la société antillaise, jusqu'à nos jours, ainsi que je l'avais rappelé lors du colloque sur les Réparations coorganisé avec Racines en 2006 :

http://jfniort.e-monsite.com/blog/les-reparations-de-l-esclavage-en-questions.html

 

Mais toute cette passionnante complexité historique, pourtant matriciante de la société guadeloupéenne actuelle, n'intéresse pas nos militants précités, pour lesquels, loin d'être un objet d'étude et de connaissance en soi, l'Histoire n'est qu'un simple prétexte ou un instrument au service d'une cause ou d'une idéologie, et dont il convient précisément de gommer cette complexité afin de la "formater" pour les besoins de la cause ou de l'idéologie en question, surtout lorsque celle-ci est constituée sur la même base racialisée (même si ce racialisme est dorénavant inversé) que celle de l'idéologie coloniale dominante de jadis ci-dessus évoquée. 

Heureusement qu'au sein du camp patriotique guadeloupéen, il existe une toute autre approche, comme l'ont montré notamment le communiqué de la LDH et surtout celui du KSG du 13 avril dernier, dont je salue à nouveau la valeur philosophique profondément démocratique, et dont j'encourage la diffusion autour de moi. 

Cf. dans ma "Réponse aux calomniateurs" précitée : 

http://jfniort.e-monsite.com/pages/ma-reponse-aux-calomniateurs-et-mon-message-aux-guadeloupeens.html

 

L'honneur du mouvement patriotique guadeloupéen, régulièrement sali notamment par les dérives racistes, terroristes et obscurantistes chroniques de Danik "Al Ibrahim" Zandronis, fut ainsi brillamment lavé et restauré par son "canal historique", qui continue d'ailleurs de proposer les principes et les méthodes les plus dignes qui soient, à mon sens, dans le cadre de l'élaboration du projet de société nationaliste guadeloupéen, respectueux de l'histoire complexe de ce beau pays. 

Et je finirai en citant Raymond Boutin, qui ouvrant ma présentation d'ouvrage à La Meca il y a quelques jours, a rappelé que face aux politiques d'oubli et de refoulement, puis aux tentatives de réduction et d'instrumentalisation idéologiques, l'Histoire avait le temps pour elle, et qu'elle finissait toujours par se révéler telle quelle, tôt ou tard ! 

En ce qui concerne le Code Noir, en cette année des 330 ans de commémoration de sa promulgation, il était temps d'abattre définitivement les idées reçues, il était temps que l'Histoire prenne sa revanche, malgré les menaces et tentatives d'intimidation ad personam contre l'historien qui s'est risqué à partager avec le grand public la position de l'immense majorité des universitaires spécialisés et autres chercheurs sur la question, ainsi que les faits et sources historiques qui fondent cette position ! 

Cordialement,

JFN


Jean-François NIORT
Maître de conférences habilité diriger les recherches en Histoire du droit et des institutions

Faculté des Sciences juridiques et économiques de la Guadeloupe

Université des Antilles

Responsable du département Histoire du CAGI 

(Pôle Guadeloupe du CRPLC, UMR CNRS 8053)

Fondateur et animateur du GREHDIOM
(Groupe de recherche et d'études en histoire des droits et des institutions des outre mers)

Membre du CIRESC (Centre international de recherche sur les esclavages, Paris, EHESS-CNRS) 

Auteur référent et membre du comité de pilotage du Mémorial ACTe, 

Centre caribéen d'expressions et de mémoire de la traite et de l'esclavage (Région Guadeloupe)
Page Facebook : jean francois niort

http://jfniort.e-monsite.com   

 

1  L'expression « Code Noir » finira en effet par désigner aussi, dès le XVIIIe siècle, un ensemble de textes juridiques et non plus seulement celui de 1685, comme on peut le constater dans les éditions suivantes : Code Noir ou Recueil d’Edits, Déclarations et Arrets concernant les esclaves Nègres de l'Amérique ..., Paris, Libraires associez, 1743 ; Le Code Noir ou recueil des Reglemens rendus jusqu’à présent Concernant le Gouvernement, l’Administration de la Justice, la Police, la Discipline & le Commerce des Nègres dans les Colonies Françoises, Paris, Prault, éd. 1767 et 1788.

NB : mon collègue annonce qu'il va "cesser sa collaboration" avec moi sur le projet d'ouvrage collectif que je dirige au sein du CAGI sur le thème "Du Code Noir au Chlordécone" 1 ; c'est une décision dont je me réjouis, puisque cet ouvrage a une ambition scientifique, alors que les publications de Philippe Verdol relèvent plutôt du militantisme politique. 2

 

1 Voir mes conférences et mon livret sur ce thème : http://jfniort.e-monsite.com/blog/du-code-noir-au-chlordecone-ii.html

2 Cf. notamment LKP. Ce que nous sommes !, Actes du colloque "Rencontre LKP-UAG - pou Libéré Konsyans a Pep-la", Fouillole, 15-16 mai 2009, coordinateur Ph. Verdol, Editions Menaibuc. 

 

Version pdf : 

Reponse a Philippe VerdolReponse a Philippe Verdol (117.48 Ko)

 

 

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